Retraite · 9 min · 2026-09-09 · Par Équipe Argent.info
Suspension de la réforme des retraites : qui gagne vraiment, génération par génération
La suspension ne ramène personne à 62 ans. Elle décale l'âge légal de trois mois pour cinq générations, mais n'allège la durée d'assurance que pour 1964 et 1965. Tableau complet par génération, comparaison avec le calendrier de 2023, et le calcul qui montre pourquoi trois mois gagnés coûtent cher quand il manque des trimestres.
« La réforme des retraites est suspendue » : la formule circule depuis des mois et laisse entendre un retour à 62 ans. Ce n'est pas ce que disent les décrets n° 2026-344 et n° 2026-345 du 8 mai 2026, applicables aux pensions prenant effet à compter du 1er septembre 2026. L'âge légal recule bien de trois mois pour cinq générations — mais la durée d'assurance requise, elle, n'est allégée que pour deux d'entre elles. Et à partir de la génération 1969, rien ne change : l'âge légal reste fixé à 64 ans.
Cet article sépare ce que la suspension donne réellement, génération par génération, et chiffre pourquoi trois mois d'âge en moins ne valent rien quand il manque des trimestres.
Que change exactement la suspension au 1er septembre 2026 ?
Deux décrets publiés au Journal officiel du 8 mai 2026 mettent en œuvre la suspension votée dans la loi de financement de la Sécurité sociale. Le calendrier de montée en charge de la réforme de 2023 est gelé, et le nouveau barème s'applique aux pensions prenant effet à partir du 1er septembre 2026.
| Génération | Âge légal de départ | Trimestres requis |
|---|---|---|
| 1963 | 62 ans et 9 mois | 170 |
| 1964 | 62 ans et 9 mois | 170 |
| 1er janvier - 31 mars 1965 | 62 ans et 9 mois | 170 |
| 1er avril - 31 décembre 1965 | 63 ans | 171 |
| 1966 | 63 ans et 3 mois | 172 |
| 1967 | 63 ans et 6 mois | 172 |
| 1968 | 63 ans et 9 mois | 172 |
| 1969 et après | 64 ans | 172 |
Trois observations s'imposent avant d'aller plus loin. D'abord, aucune génération ne revient à 62 ans : le plancher effectif est de 62 ans et 9 mois. Ensuite, la génération 1965 est coupée en deux selon le trimestre de naissance, ce qui crée un écart de trois mois d'âge et d'un trimestre de cotisation entre deux personnes nées à trois mois d'intervalle. Enfin, la durée cible de 172 trimestres est atteinte dès la génération 1966 et n'est jamais abaissée ensuite.
Quelles générations gagnent réellement, et de combien ?
C'est ici que le mot « suspension » devient trompeur. Comparé au calendrier de la réforme de 2023, le gain n'a pas la même nature selon la génération : certaines gagnent sur les deux tableaux, d'autres sur un seul, d'autres sur aucun.
| Génération | Avant (réforme 2023) | Après suspension | Gain d'âge | Gain de trimestres |
|---|---|---|---|---|
| 1964 | 63 ans / 171 trim. | 62 ans 9 mois / 170 trim. | 3 mois | 1 trimestre |
| Janv.-mars 1965 | 63 ans 3 mois / 172 trim. | 62 ans 9 mois / 170 trim. | 6 mois | 2 trimestres |
| Avr.-déc. 1965 | 63 ans 3 mois / 172 trim. | 63 ans / 171 trim. | 3 mois | 1 trimestre |
| 1966 | 63 ans 6 mois / 172 trim. | 63 ans 3 mois / 172 trim. | 3 mois | aucun |
| 1967 | 63 ans 9 mois / 172 trim. | 63 ans 6 mois / 172 trim. | 3 mois | aucun |
| 1968 | 64 ans / 172 trim. | 63 ans 9 mois / 172 trim. | 3 mois | aucun |
| 1969 et après | 64 ans / 172 trim. | 64 ans / 172 trim. | aucun | aucun |
Trois groupes se dessinent, et ils n'ont rien à voir entre eux.
Groupe 1 — les gagnants réels : 1964 et 1965. Ces générations gagnent à la fois sur l'âge et sur la durée. Le cas le plus favorable est celui des personnes nées entre le 1er janvier et le 31 mars 1965 : six mois d'âge légal et deux trimestres de cotisation en moins. C'est le seul profil pour lequel la suspension modifie substantiellement la date de départ possible au taux plein.
Groupe 2 — les gagnants apparents : 1966, 1967, 1968. Ils gagnent trois mois d'âge légal, mais leur durée requise reste bloquée à 172 trimestres. Or l'âge légal n'est qu'une porte d'entrée : il autorise à demander sa retraite, il ne donne pas le taux plein. Pour qui n'a pas ses 172 trimestres, avancer de trois mois signifie simplement subir la décote trois mois plus tôt.
Groupe 3 — les oubliés : 1969 et après. Ni l'âge, ni la durée ne bougent. Pour ces générations, la « suspension » est un non-événement — et le calendrier est gelé jusqu'au 1er janvier 2028, date à laquelle la question sera rouverte.
Le gel du calendrier n'annule pas la réforme : il en décale l'application de trois mois pour cinq générations. Les paramètres cibles — 64 ans et 172 trimestres — restent inscrits dans la loi.
Pourquoi trois mois d'âge en moins ne valent rien sans les trimestres
C'est le calcul que personne ne pose, et il change complètement la décision pour les générations 1966 à 1968.
Partir plus tôt sans avoir la durée d'assurance requise déclenche deux pénalités simultanées au régime général, qui se cumulent :
- La décote. Chaque trimestre manquant retire 0,625 point au taux de liquidation, qui part de 50 %. En pourcentage de pension, cela représente 1,25 % de moins par trimestre manquant, dans la limite de 20 trimestres (taux plancher de 37,5 %, soit −25 %).
- La proratisation. La pension de base est multipliée par le rapport entre votre durée d'assurance et la durée de référence de 172 trimestres. Un trimestre de moins retire donc environ 0,58 % supplémentaires.
Cumulées, ces deux pénalités coûtent environ 1,83 % de pension de base par trimestre manquant, et l'effet est définitif : il ne se rattrape jamais.
| Trimestres manquants | Effet décote | Effet proratisation | Perte totale approximative |
|---|---|---|---|
| 1 trimestre | −1,25 % | −0,58 % | −1,8 % |
| 2 trimestres | −2,50 % | −1,16 % | −3,6 % |
| 4 trimestres (1 an) | −5,00 % | −2,33 % | −7,2 % |
| 8 trimestres (2 ans) | −10,00 % | −4,65 % | −14,3 % |
Autrement dit : pour une personne née en 1967 à qui il manque quatre trimestres, les trois mois d'âge gagnés par la suspension ne servent qu'à commencer trois mois plus tôt à toucher une pension amputée d'environ 7 %. Le calcul rationnel consiste presque toujours à travailler les trimestres manquants plutôt qu'à utiliser l'ouverture d'âge.
À noter également : le nombre de trimestres de décote retenu est le plus favorable de deux calculs — le nombre de trimestres qui vous séparent de l'âge d'annulation de la décote (67 ans), ou le nombre de trimestres manquants pour atteindre la durée requise. Cette règle limite la casse pour les carrières très incomplètes, mais elle ne compense pas la proratisation, qui s'applique dans tous les cas.
Ce que la suspension change pour les carrières longues
Le dispositif carrière longue bénéficie lui aussi de la suspension, via le décret n° 2026-345 du 8 mai 2026. Les personnes nées entre 1964 et 1970 qui remplissent les conditions peuvent partir quelques mois plus tôt que prévu.
Pour un début d'activité avant 20 ans, l'âge de départ anticipé s'échelonne de 60 ans et 6 mois pour la génération 1964 à 61 ans et 9 mois pour la génération 1970. La génération 1966 passe de 61 ans à 60 ans et 9 mois, la génération 1970 de 62 ans à 61 ans et 9 mois.
Les conditions d'accès, elles, ne changent pas : avoir débuté avant 16, 18, 20 ou 21 ans et avoir validé au moins cinq trimestres avant la fin de l'année civile de cet âge (quatre pour les naissances en fin d'année). La durée exigée reste de 170 à 172 trimestres selon la génération.
Une mesure nouvelle mérite l'attention des mères de famille : deux trimestres accordés au titre de la naissance, de l'éducation ou de l'adoption d'un enfant peuvent désormais être retenus pour l'accès au départ anticipé. Jusqu'ici, ces trimestres étaient validés mais ne comptaient pas pour ouvrir le droit à la carrière longue, qui exige des trimestres cotisés. C'est un assouplissement réel, applicable aux pensions prenant effet à compter du 1er septembre 2026.
Que faire concrètement selon votre génération ?
Si vous êtes né en 1964 ou au premier trimestre 1965. Vous êtes le seul profil pour lequel un recalcul immédiat s'impose. Vérifiez votre relevé de carrière : avec 170 trimestres requis au lieu de 171 ou 172, il est possible que vous ayez déjà atteint le taux plein sans le savoir. Une pension liquidée avant le 1er septembre 2026 ne bénéficie pas du nouveau barème, ce qui peut justifier de décaler une demande déjà déposée.
Si vous êtes né entre 1966 et 1968. Ne raisonnez pas en âge, raisonnez en trimestres. Comptez précisément ce qu'il vous manque pour atteindre 172, et appliquez la règle des 1,8 % par trimestre. Trois mois d'ouverture anticipée ne valent la peine que si vous avez déjà le compte — sinon, ils coûtent plus qu'ils ne rapportent.
Si vous êtes né en 1969 ou après. Rien ne change dans l'immédiat, mais le calendrier est gelé jusqu'au 1er janvier 2028 : votre paramétrage sera rediscuté avant votre départ. La stratégie utile n'est pas d'attendre un texte, c'est de sécuriser les trimestres et d'arbitrer entre épargne retraite et rachat de trimestres pendant qu'il reste du temps.
Dans tous les cas, le point de départ est le même : un relevé de carrière à jour, avec la distinction entre trimestres cotisés et trimestres validés — c'est elle qui commande l'accès à la carrière longue et à certaines majorations, pas le total affiché en haut du relevé.
FAQ
La réforme des retraites est-elle annulée depuis le 1er septembre 2026 ?
Non. Elle est suspendue : le calendrier de montée en charge est gelé jusqu'au 1er janvier 2028, mais les paramètres cibles de la réforme de 2023 restent inscrits dans la loi. L'âge légal de 64 ans et la durée de 172 trimestres s'appliquent toujours aux personnes nées à partir de 1969.
Peut-on repartir à 62 ans grâce à la suspension ?
Non. L'âge légal le plus bas après la suspension est de 62 ans et 9 mois, pour les générations 1963, 1964 et les personnes nées entre le 1er janvier et le 31 mars 1965. Aucune génération ne revient à 62 ans.
Quelles générations gagnent des trimestres et pas seulement de l'âge ?
Seules les générations 1964 et 1965. La génération 1964 passe de 171 à 170 trimestres requis, les personnes nées entre janvier et mars 1965 de 172 à 170, et celles nées entre avril et décembre 1965 de 172 à 171. À partir de la génération 1966, la durée requise reste de 172 trimestres.
Combien coûte un trimestre manquant au moment de la liquidation ?
Environ 1,8 % de pension de base, de façon définitive. Ce chiffre combine la décote, qui retire 0,625 point au taux de liquidation de 50 % soit 1,25 % de pension par trimestre, et la proratisation de la pension sur 172 trimestres, qui retire environ 0,58 % supplémentaires.
Faut-il décaler une demande de retraite déposée avant le 1er septembre 2026 ?
Les nouvelles règles s'appliquent aux pensions prenant effet à compter du 1er septembre 2026. Une personne née en 1964 ou au premier trimestre 1965 dont la pension prendrait effet avant cette date relèverait de l'ancien barème, plus exigeant d'un à deux trimestres. Un recalcul de la date d'effet est donc pertinent pour ces profils, à vérifier auprès de sa caisse.
Sources
- L'Assurance retraite - Mesures retraite de la loi de financement de la Sécurité sociale
- L'Assurance retraite - Carrière longue : quels changements avec la suspension
- L'Assurance retraite - La décote : quels effets ?
- CNRACL - Suspension de la réforme des retraites : ce qui change au 1er septembre 2026
- Info-retraite.fr - Relevé de carrière et âge légal de départ
A propos de l'auteur
Équipe Argent.info
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